29 janvier 2024

Compte rendu du livre de Norman Ohler, “High Trip. Les nazis, le LSD et la CIA” par l’historienne Zoë Dubus.

Norman Ohler est un journaliste allemand. En 2015, il publiait un livre passionnant sur un sujet jusqu’alors peu étudié par les historien·nes : « L’extase totale : Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue ». Ohler y racontait comment les nazis avaient utilisé des psychotropes, et notamment de la méthamphétamine, pour mener leur offensive éclair en 1939. L’ouvrage était le fruit d’une longue et patiente enquête et mobilisait un grand nombre d’archives. En septembre 2023, Ohler, décidément intéressé par le thème des psychotropes, a fait paraître un nouveau livre au titre provoquant : « High Trip. Les nazis, le LSD et la CIA ». Évidemment, en spécialiste de l’histoire du LSD, j’ai tiqué. Dans la mesure où ce n’est qu’en 1945 que le laboratoire Sandoz a accepté de démarrer la recherche sur cette substance, la lier aux nazis semblait très invraisemblable et racoleur. Mais pour la science, je commande le livre. Me voilà partie pour 2-3 heures de lecture de platitudes, d’erreurs et d’effets d’annonces trompeurs.

Le livre est vendu comme « Une enquête menée comme un thriller d’espionnage », et là, on se moque clairement de nous : c’est long, ennuyeux, et si vous avez quelques connaissances sur l’histoire des psychédéliques, vous n’y trouverez rien de neuf. Par exemple, sa source principale (et quasi unique) pour raconter les recherches menées par la CIA sur le LSD est un ouvrage datant de… 1978 ! Autant vous dire que depuis, un paquet de travaux ont été menés pour affiner et détailler cette histoire. Mais l’historiographie, Ohler, ça ne l’intéresse pas. En dehors de l’historien Beat Bächi (que Vincent Verroust avait invité à présenter ses recherches à Paris, et dont vous pouvez retrouver la passionnante intervention sur la production agricole du LSD ici), que l’auteur n’a d’ailleurs lu qu’en diagonale, il ne cite aucun·es des historien·nes de profession ayant travaillé sur le LSD. C’est bien dommage, mais c’est sûr que ça l’aurait empêché d’écrire toutes ces fadaises.

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En fait il n’y a qu’un élément un peu plus méconnu dans ce livre : une expérimentation de l’usage de la mescaline pour conduire des interrogatoires dans le camp de concentration de Dachau. Ohler n’en dit malheureusement que quelques mots ; on aurait voulu en savoir plus. Il oublie cependant de préciser que ces recherches n’ont été faites que sur 30 prisonniers et que l’essai n’a pas été concluant, comme l’indiquait en 2022 l’historien Aymon de Lestrange dans son livre « Plantes visionnaires du Mexique » (p. 67). Rien de tout à fait nouveau donc. Dans la citation qui accompagne ce paragraphe, issue des archives américaines, l’auteur anonyme déclare : « On utilisait entre autres produits la messcaline (sic) ». Il n’en faut pas plus à Ohler pour se demander : « Parmi ces ‘autres produits’, y avait-il le LSD qui, passant des mains de Stoll à celles de Kuhn, aurait finalement atteint le camp de concentration ? ». On est à la page 81 du livre, et enfin le journaliste propose une liaison entre LSD et nazis. Sauf que ça ne va pas plus loin, et pour cause ! Il n’a rien de plus à apporter que cette interrogation, qui pour une personne profane pourra laisser entendre qu’il est possible que les nazis aient effectivement expérimenté le LSD.

Si Ohler avait pris la peine de lire vraiment le seul historien auquel il daigne faire référence, Beat Bächi, il aurait su que les directeurs de Sandoz s’étaient montrés très réticents à commencer les études sur le LSD à la suite de la découverte de ses effets psychotropes par Hofmann en 1943. Qu’ils avaient tempéré les ardeurs du chimiste qui réclamait qu’on démarre aussi vite que possible l’expérimentation. Pour le directeur de Sandoz Arthur Stoll, tel que le révèlent les archives étudiées par Bächi mais également par l’historienne Magaly Tornay, il s’agit d’abord de s’assurer de la sécurité du médicament et d’en définir une base pharmacologique avant de songer à l’administrer à des panels d’êtres humains. Seuls les membres du laboratoire furent autorisés à mener des expériences sur eux-mêmes, pour un total de 15 auto-expérimentations répertoriées entre 1943 et 1945. Dans ces conditions, laisser croire aux lecteurs et aux lectrices que le LSD aurait pu être au même moment transmis aux nazis est tout simplement une affabulation sensationnaliste.

Tout le reste du propos du livre est de révéler l’extraordinaire découverte de Ohler : le LSD a été étudié par la CIA en tant que « sérum de vérité ». Alors qu’on s’entende bien, il faut cesser de faire de cette information d’une banalité déconcertante un fait historique exceptionnel. Passons sur le fait qu’Ohler croit réinventer l’eau tiède, puisque la plupart des gens intéressés par l’histoire du LSD connaissent ces recherches. Il me faut déconstruire cette manière de présenter tout ça : oui, la CIA a cherché à administrer TOUTES les substances psychotropes disponibles à l’époque à des cobayes et des ennemis dans le but de les faire parler contre leur gré et révéler leurs secrets les mieux gardés. Toutes les nations impliquées dans la Guerre Froide en faisaient de même. C’était banal. Mais surtout, ça n’avait rien, mais rien du tout, de révolutionnaire : ces recherches se basaient sur l’usage quotidien qui était fait de ces substances dans les hôpitaux psychiatriques depuis des décennies ! Or Ohler, lui, présente ça comme une reproduction « des expériences menées sur les drogues par les nazis ». C’est aberrant. La « narco-analyse », un procédé visant à administrer barbituriques, amphétamines et psychédéliques aux patient·es dans le but de les faire parler lorsqu’ils ou elles étaient supposé·es dissimuler des informations sur leur état psychique ou leur passé, était employée depuis les années 1930. S’il y a parmi vous des personnes intéressées, j’ai par exemple fait une conférence sur le sujet ici, et plein d’historiens et d’historiennes ont travaillé sur ces traitements, comme Hervé Guillemain en France. Encore une fois donc, rien de nouveau. D’ailleurs Ohler témoigne sans le vouloir du faible intérêt réel de ces recherches en mentionnant en passant que le médecin chargé par le ministère de la Guerre américain de trouver quelle substance pouvait « réaliser une exploration de l’inconscient » en 1947 n’avait véritablement commencé ce travail qu’en 1950. Pas hyper pressé le mec.

Deuxième enfonçage de portes ouvertes – et après je vous laisse tranquilles, vous avez compris l’idée, mais j’ai besoin d’extérioriser un peu quand même ! –, lorsqu’Ohler écrit, page 107, que le LSD a été présenté pour la première fois aux USA en 1949 par un neurologue comme une substance permettant de réaliser une « psychose modèle [...] qui durait plusieurs heures : telle était sa thèse qui fit grand bruit. On pouvait ainsi ‘produire’ et étudier, pour une période limitée, des maladies mentales sur des cobayes humains sains. » Bon, j’avoue, là j’ai presque rigolé. Ohler ne connaît décidément rien à l’histoire des psychédéliques. Cette « thèse » n’a pas fait grand bruit dans la mesure où c’était comme ça que depuis 1927 la mescaline était présentée.

Il y a plusieurs erreurs de datation (par exemple Ohler dit que c’est suite à l’article de Wasson sur les champignons à psilocybe de 1957 qu’Osmond et Huxley inventent le terme « psychédélique », raté, c’est un an plus tôt) mais également dans ses références bibliographiques. Ainsi page 79 Ohler cite l’ouvrage de Kurt Beringer (qu’il orthographie « Behringer »), travail majeur sur la mescaline, et indique comme date de parution 1969. Encore raté, il s’agit de 1927.

Plus grave, il y a des inventions pures et simples : Ohler affirme page 144 que « le patron de MK-ULTRA [le programme de la CIA] s’était emparé du LSD ; en se rendant chez Sandoz, il avait empêché son utilisation en tant que médicament ». Selon Ohler, la CIA aurait fait pression pour empêcher le dépôt de brevet du LSD et donc limiter son emploi en médecine. C’est faux, et là encore c’est Bächi qui le dit : le 19 avril 1955, l’appellation « Delyside » fut officiellement reconnue par l’Agence de contrôle intercantonal des médicaments. Désormais, le LSD était disponible à la vente sous prescription (1). Ohler ne parle d’ailleurs jamais de la multitude de recherches menées en Europe sur le LSD ni du fait qu’il y était un médicament institutionalisé dans au moins 18 centres médicaux. Il ne nous présente que les études américaines, vaguement canadiennes, et la production suisse. Ce qui laisse de côté un pan énorme de cette histoire.

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Comme il n’a pas grand-chose à dire mais qu’il faut quand même remplir un peu de pages, beaucoup de passages décrivent ses pérégrinations dans les archives de Sandoz. Ça n’a aucun intérêt, et c’est même assez pathétique. En voici un exemple : « Adossée au mur gris pluie du bâtiment en forme de cube, Florence [l’archiviste] fumait. ‘Vous avez avancé ? s’enquit-elle en reprenant sa mélopée suisse.

Voilà. Je crois que ça se passe de commentaire. Passons donc au style, sur lequel il faut quand même dire deux mots : c’est mal écrit et/ou mal traduit. Juste un exemple pour le plaisir : « Au début des années 1950, les États-Unis étaient comme quelqu’un qui retient son souffle et se demande avec angoisse ce qui va bien pouvoir se passer. » J’espère que vous me plaignez un peu pour cette lecture !

En résumé passez votre chemin, et si vous voulez en apprendre plus sur l’histoire du LSD, adressez-vous à des historien·nes de profession. L’historienne canadienne Erika Dyck est ainsi la pionnière de ces recherches ; Mathew Oram, Ido Hartogsohn, Chris Elcock, Magaly Tornay, Beat Bächi et d’autres font partie du renouveau historiographique de ces vingt dernières années sur le sujet. Malheureusement les travaux sérieux ne sont pour le moment pas traduits. Il est honteux que les maisons d’éditions françaises se désintéressent de ces ouvrages rigoureux et passionnants mais se précipitent pour traduire des livres comme celui d’Ohler (au point que la traduction française est publiée huit mois avant la traduction anglaise !). Encore un signe de la spécificité française dans le traitement des psychédéliques.

IMG_7578 (1) FA Novartis, Sandoz H-121.001, Protokolle der Geschäftsführungssitzung, Sitzung der pharmazeutischen Abteilung vom 23. November 1955, cité par Beat BÄCHI, LSD auf dem Land: Produktion und kollektive Wirkung psychotroper Stoffe, Konstanz University Press, 2020, p. 140.