Compte rendu conférence du 05 juin à l’ICPR
Lors de l'ICPR 2026 (Interdisciplinary Conference on Psychedelic Research), qui s'est tenue du 4 au 6 juin à Haarlem au Pays-Bas, David Dupuis a présenté ses travaux autour des voix de l’ayahuasca. Ce travail prolonge les recherches présentées dans son récent ouvrage « L'épreuve de l'invisible : Carnets d'anthropologie psychédélique », disponible en librairie depuis le mois de mai.
Une fois la nature des rencontres avec l’ayahuasca étudiée et analysée, une continuité logique de ce travail réside dans l’exploration d’un angle mort des études phénoménologiques consacrées à l’ayahuasca : les expériences auditives. En effet, la plupart des études s’intéressent aux composantes visuelles, émotionnelles et cognitives de l’expérience psychédélique, tandis que les expériences auditives sont souvent considérées comme des effets indésirables, voire comme des phénomènes pathologiques.
Dans ce contexte, David Dupuis mène une enquête visant à approfondir la phénoménologie des voix entendues lors de prises d’ayahuasca, en se focalisant sur leurs dimensions contextuelles, ainsi que sur la manière dont elles sont interprétées, cultivées et apprivoisées. Il a d’abord réalisé une enquête en ligne, puis mené des entretiens avec plusieurs participants. Il apparaît ainsi que 80 % des participants rapportent entendre des voix au cours d’une expérience avec l’ayahuasca. Cette fréquence est supérieure à celle observée lors de la prise d’autres psychédéliques classiques, tels que le LSD ou la psilocybine. De plus, aucune corrélation n’a été retrouvée entre l’apparition de ces voix et une prédisposition préalable aux hallucinations.
Les voix entendues peuvent prendre la forme de paroles, de chants ou de murmures. Elles sont souvent perçues comme des présences distinctes des pensées habituelles et entrant en relation avec la personne qui les entend. Leur forme et leur contenu semblent varier selon le « set and setting », et de légères modifications du contexte peuvent avoir un impact important sur leur manifestation. Certaines entités reviennent fréquemment dans les récits : la Mère Ayahuasca, les esprits de la forêt, la Pachamama, des animaux guides ou encore des esprits ancestraux. Les participants rapportent que ces voix peuvent transmettre des enseignements, questionner certains comportements ou prendre la forme d’une présence rassurante. La majorité d’entre eux considèrent que les messages transmis ou le guidage reçu ont eu un impact positif et significatif sur leur vie. Certains décrivent même un effet thérapeutique et transformateur, comparable à celui d’une longue psychothérapie. Il est en revanche très rare que ces voix soient décrites comme déroutantes ou menaçantes.
David Dupuis s’intéresse également à l’évolution de ces voix dans le temps, que ce soit après plusieurs sessions d’ayahuasca ou à travers leur persistance après les expériences. En effet, plus un participant accumule d’expériences avec l’ayahuasca, plus sa relation avec ces voix semble se préciser et se structurer, permettant le développement d’une certaine capacité à moduler l’expérience. Par ailleurs, même en dehors des prises, environ 40 % des personnes continueraient à les percevoir de manière plus subtile, dans certains contextes favorables.
La nature de ces voix est considérée comme distincte de celle observée dans des contextes cliniques tels que les psychoses, où elles sont souvent interprétées comme des erreurs perceptives et vécues comme intrusives ou déstabilisantes. La particularité de l’ayahuasca serait qu’elle induit pharmacologiquement des voix entrant en relation avec un individu, puis que cette relation se façonne sous l’influence du contexte, avant qu’un sens ou une interprétation symbolique ne leur soit attribué. Cette conception pourrait constituer un paradigme différent pour leur prise en charge en psychiatrie : plutôt que de chercher systématiquement à les supprimer, il pourrait être pertinent de proposer un travail centré sur leur signification et leur élaboration.